Le Glyphosate en Espagne : Réglementation, Usages et Enjeux Agricoles

L'Espagne est l'un des pays européens qui utilise le plus de glyphosate : environ 6 000 tonnes de cette substance active sont épandues chaque année sur son territoire, principalement dans les grandes cultures céréalières de la Meseta et les vignobles d'Andalousie et de Castille. Derrière ce chiffre, une réglementation en tension permanente, des agriculteurs pris entre impératifs économiques et pression sociétale, et une politique européenne qui continue d'évoluer.
Qu'est-ce que le glyphosate et comment agit-il sur les plantes ?
Le glyphosate est un herbicide à large spectre, classé comme inhibiteur de l'enzyme EPSPS (5-énolpyruvylshikimate-3-phosphate synthase). Cette enzyme est indispensable à la biosynthèse des acides aminés aromatiques chez les végétaux : en la bloquant, le glyphosate coupe littéralement le métabolisme de la plante, qui meurt en deux à trois semaines selon les espèces. Aucun animal ni être humain ne possède cette voie métabolique, ce qui explique pourquoi ses défenseurs insistent sur sa faible toxicité directe pour les mammifères.
Le produit est dit systémique : appliqué sur les feuilles, il migre jusqu'aux racines via le phloème. C'est précisément cette propriété qui le rend redoutable contre les adventices vivaces à rhizomes, comme le chiendent (Elymus repens), très répandu dans les cultures espagnoles. Sa dégradation dans le sol dépend fortement du type de terrain, du pH et de la teneur en matière organique. Dans les sols argileux et humides, la demi-vie peut dépasser 140 jours ; dans les sols sableux et secs des régions espagnoles semi-arides, elle est souvent inférieure à 30 jours.
La formulation commerciale la plus connue, le Roundup, contient du glyphosate associé à des co-formulants (notamment le tallowamine polyéthoxylé dans ses versions historiques), dont la toxicité pour les organismes aquatiques s'est révélée supérieure à celle du principe actif seul. L'Agence européenne des produits chimiques (ECHA) et l'Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA) ont intégré cette distinction dans leurs évaluations successives.

Réglementation du glyphosate en Espagne : cadre juridique actuel
En Espagne, la mise sur le marché des produits phytosanitaires relève du Ministère de l'Agriculture, de la Pêche et de l'Alimentation (MAPA) et du Ministère de la Santé, en application du règlement européen CE 1107/2009. Le glyphosate bénéficie d'une autorisation de substance active au niveau communautaire, renouvelée en novembre 2023 pour dix ans supplémentaires, jusqu'en décembre 2033. Cette décision de la Commission européenne, adoptée après l'évaluation de l'EFSA et de l'ECHA, a été contestée par plusieurs États membres dont l'Autriche, la Hongrie et le Luxembourg.
Au niveau national, l'Espagne n'a pas introduit d'interdiction totale du glyphosate, contrairement à l'Autriche qui avait tenté de le bannir avant d'être bloquée par Bruxelles. Le MAPA maintient le glyphosate dans son registre des produits phytosanitaires autorisés, mais des restrictions d'usage existent : son application est interdite dans les zones Natura 2000, à proximité des masses d'eau (une bande de protection de plusieurs mètres est imposée selon les produits), et dans les espaces verts urbains depuis l'entrée en vigueur du Plan d'action national pour l'usage durable des pesticides (PAN).
Plusieurs mairies espagnoles ont pris des arrêtés plus restrictifs que le cadre national. Barcelone a interdit le glyphosate dans ses parcs et jardins dès 2015 ; Madrid a suivi une trajectoire similaire pour ses espaces publics. Ces décisions municipales ont parfois été attaquées devant les tribunaux administratifs, avec des résultats variables selon les dossiers. La tension entre le niveau local et le cadre réglementaire national illustre bien la complexité du débat.
Pour aller plus loin sur la gestion des espèces végétales dans des contextes sensibles, tu peux consulter ce guide complet sur la nomenclature botanique des fleurs du monde, utile pour identifier précisément les adventices ciblées.
Usage agricole du glyphosate en Espagne par secteur de culture
Les grandes cultures céréalières de la Meseta
La Castille-La Manche et la Castille-et-León concentrent la majeure partie des utilisations agricoles du glyphosate en Espagne. Dans ces régions, le blé dur, l'orge et le tournesol sont cultivés en système de semis direct ou de travail du sol réduit, deux techniques qui s'appuient fortement sur les herbicides en remplacement du labour mécanique. Le glyphosate y joue un double rôle : désherbage avant semis (burn-down) et gestion des repousses en interculture. Les doses appliquées tournent autour de 720 à 1 440 grammes de substance active par hectare selon les cahiers des charges régionaux.
L'adoption du semis direct s'est accélérée dans ces zones semi-arides précisément parce qu'il réduit l'évaporation de l'eau du sol, une problématique déterminante dans un pays où la sécheresse est structurelle. Supprimer le glyphosate sans alternative immédiatement disponible et économiquement viable représente un défi réel pour ces exploitations, dont les marges sont serrées. La COAG (Coordinadora de Organizaciones de Agricultores y Ganaderos) estime que le coût de remplacement par des techniques mécaniques dans ces systèmes dépasserait 80 euros par hectare et par cycle cultural.
Viticulture et oliveraies en Andalousie
L'Andalousie est la première région agricole d'Espagne et l'une des plus grandes zones oléicoles du monde, avec plus de 1,5 million d'hectares d'oliviers. Dans les oliveraies, le glyphosate est utilisé pour contrôler l'enherbement sous les frondaisons, là où les outils mécaniques peinent à passer sans endommager les troncs. La pratique est ancienne et répandue, mais elle suscite une vigilance croissante en raison du risque de contamination des nappes phréatiques dans les sols calcaires karstiques typiques des provinces de Jaén et Cordoue.
Dans la viticulture, Castille-La Manche et La Rioja concentrent des usages importants. Le glyphosate y est appliqué sur le rang (sous les pieds de vigne) tandis que l'inter-rang est souvent enherbé. Des alternatives comme le désherbage thermique au gaz ou l'outil à doigts sont en développement, mais leur coût d'investissement initial représente un frein pour les petites exploitations familiales qui dominent le vignoble espagnol.
Usage non agricole : infrastructures et voies ferrées
ADIF, le gestionnaire des infrastructures ferroviaires espagnoles, utilise le glyphosate pour l'entretien des voies ferrées sur l'ensemble du réseau national. Les quantités mises en jeu sont significatives : des centaines de kilomètres de voies nécessitent un traitement annuel pour éviter que la végétation ne déstabilise le ballast. Des alternatives existent (désherbage thermique à la vapeur, mousses acides biodégradables), mais leur déploiement à grande échelle reste marginal en raison des coûts opérationnels plus élevés et des contraintes logistiques sur des réseaux à circulation dense.

Controverse sanitaire : ce que disent réellement les évaluations officielles
La classification du glyphosate par le Centre international de recherche sur le cancer (CIRC/IARC) en 2015 comme "probablement cancérogène pour l'homme" (groupe 2A) a déclenché une controverse mondiale qui n'a toujours pas été définitivement résolue. Mais il faut comprendre ce que cette classification signifie concrètement : elle indique qu'il existe des preuves suffisantes de cancérogénicité dans des études animales et des preuves limitées chez l'humain, sans que le niveau d'exposition habituel soit intégré dans l'évaluation. Le CIRC évalue le danger intrinsèque, pas le risque en situation réelle d'utilisation.
L'EFSA et l'ECHA, dont les évaluations portent justement sur le risque aux doses d'exposition réelles, ont conclu en 2023 que le glyphosate ne présentait pas de niveau de préoccupation critique justifiant une interdiction, à condition que des mesures d'atténuation du risque soient appliquées. Cette divergence d'approche entre l'IARC et les agences réglementaires européennes est souvent mal comprise dans le débat public, où les deux types de conclusions sont présentés comme contradictoires alors qu'ils répondent à des questions différentes.
En Espagne, le Comité Scientifique de l'Agence Espagnole de Sécurité Alimentaire et Nutrition (AESAN) s'aligne sur les conclusions de l'EFSA. Des études épidémiologiques conduites notamment dans des zones agricoles d'Estrémadure ont tenté de corréler l'exposition au glyphosate avec des marqueurs biologiques, sans résultats conclusifs à ce jour. La question du glyphosate-AMPA (aminométhylphosphonique, son principal métabolite) dans les eaux souterraines andalouses reste en revanche un sujet de surveillance active par les autorités hydrauliques régionales.
Alternatives au glyphosate testées dans le contexte espagnol
Le passage à zéro glyphosate n'est pas une option binaire : il existe un spectre de stratégies, dont l'efficacité et le coût varient selon le type de culture et la région. Voici un tableau comparatif des principales alternatives évaluées dans des essais conduits en Espagne ou dans des conditions pédoclimatiques comparables :
| Méthode alternative | Efficacité (adventices annuelles) | Efficacité (vivaces) | Coût estimé (€/ha) | Contraintes principales |
|---|---|---|---|---|
| Désherbage mécanique (herse étrille) | Bonne (70-85 %) | Faible | 25-45 | Dépendant des conditions météo, compaction du sol |
| Désherbage thermique (flamme) | Bonne (75-90 %) | Faible à moyenne | 60-120 | Risque incendie en climat sec, consommation de propane |
| Faux semis répété | Très bonne (85-95 %) | Variable | 30-60 (passes supplémentaires) | Décalage du semis, perte de temps |
| Acide pélargonique (ex. Beloukha) | Moyenne (50-70 %) | Très faible | 80-150 | Non systémique, efficace seulement sur jeunes plantes |
| Enherbement maîtrisé + tonte | Variable | Bonne (compétition) | 20-40 (entretien) | Concurrence hydrique en zones semi-arides |
| Robots de désherbage autonomes | Très bonne (90 %+) | Moyenne | Investissement 15 000-80 000 € | Rentabilité sur grande surface uniquement, maintenance |
Dans le contexte espagnol, la contrainte hydrique constitue le filtre discriminant. L'enherbement maîtrisé, plébiscité dans les vignobles français ou allemands, se traduit en Castille par une concurrence pour l'eau qui peut réduire le rendement de 15 à 25 % en année sèche. Le désherbage mécanique, lui, fonctionne bien en céréaliculture mais nécessite une disponibilité de tracteurs à des fenêtres météorologiques très précises, une contrainte non négligeable dans des exploitations de grande taille gérées avec peu de main-d'oeuvre.
Le débat politique espagnol sur le glyphosate
En Espagne, la question du glyphosate traverse les clivages partisans de façon moins nette qu'on pourrait le croire. Le PSOE, quand il est au gouvernement, tend à adopter la position de la Commission européenne sans y ajouter de restrictions supplémentaires, sous pression du syndicat agricole majoritaire COAG. Les partis de gauche radicale (Sumar, Podemos) réclament une interdiction nationale rapide, en s'appuyant sur le principe de précaution. Le Parti Populaire et Vox défendent explicitement le maintien du glyphosate au nom de la compétitivité agricole.
La Communauté autonome de Catalogne a mené des auditions parlementaires sur le sujet et adopté une motion recommandant une sortie progressive du glyphosate d'ici 2027 dans les usages non agricoles régionaux. L'Euskadi (Pays Basque) a de son côté intégré des objectifs de réduction de glyphosate dans son plan de développement rural 2023-2027, avec un soutien financier aux agriculteurs qui s'engagent dans des pratiques alternatives.
Le lobbying de l'industrie agrochimique est très actif à Madrid et à Bruxelles. Bayer (qui a racheté Monsanto en 2018 pour 63 milliards de dollars, devenant le premier détenteur du marché mondial du glyphosate) maintient des équipes de représentation institutionnelle en Espagne et finance une partie des essais d'efficacité comparatifs présentés aux autorités agricoles régionales.
Glyphosate dans l'alimentation et l'eau en Espagne : niveaux détectés
Résidus dans les aliments transformés
L'AESAN intègre les données espagnoles dans le rapport annuel de l'EFSA sur les résidus de pesticides dans les aliments. Les céréales et les légumineuses sont les matrices où le glyphosate est le plus fréquemment détecté, en lien direct avec les pratiques de dessication pré-récolte utilisées dans certains pays (cette pratique, consistant à appliquer du glyphosate pour homogénéiser la maturité, est très peu répandue en Espagne mais les importations de blé canadien ou ukrainien peuvent en porter des traces). Les LMR (Limites Maximales de Résidus) fixées par l'UE varient de 0,1 mg/kg (pour les céréales d'aliments infantiles) à 10 mg/kg pour certaines cultures fourragères. Dans les contrôles espagnols, les dépassements de LMR sont inférieurs à 1 % des échantillons testés chaque année.

Contamination des eaux souterraines en Espagne
La directive-cadre sur l'eau impose une valeur seuil de 0,1 microgramme par litre pour chaque pesticide individuel dans les eaux destinées à la consommation humaine. Des dépassements ponctuels de ce seuil pour le glyphosate et son métabolite AMPA ont été signalés dans des aquifères sous des zones de grandes cultures en Castille-La Manche et dans des zones d'oliveraie intensive en Jaén. La Confederación Hidrográfica del Guadalquivir surveille ces paramètres dans ses réseaux de mesure, avec une fréquence de mesure trimestrielle aux points jugés sensibles.
Le principal indicateur de contamination hydrique n'est pas le glyphosate lui-même mais l'AMPA, dont la persistance dans le sol est supérieure et dont la mobilité vers les eaux souterraines est plus importante dans les sols à drainage rapide. Les zones d'alerte identifiées sont concentrées dans les bassins du Guadalquivir et du Guadiana, deux cours d'eau déjà soumis à une pression agricole intense.
Ce que les agriculteurs espagnols doivent vérifier avant d'utiliser le glyphosate
Avant toute application, plusieurs points méritent une vérification systématique, non par précaution rhétorique mais parce que les infractions aux conditions d'utilisation engagent la responsabilité pénale de l'exploitant en droit espagnol.
Commence par vérifier que le produit que tu utilises est bien inscrit au Registro de Productos Fitosanitarios du MAPA avec une autorisation valide pour ta culture cible. Bayer, Nufarm et d'autres commercialisent des formulations à base de glyphosate sous des dizaines de noms commerciaux différents, et les conditions d'usage (doses, stades, cultures autorisées) varient d'un produit à l'autre. Ne transpose pas les conditions d'un produit à un autre même s'ils ont la même teneur en substance active.
Vérifie ensuite la distance aux points d'eau : selon le profil de risque du produit, la zone tampon obligatoire peut aller de 5 à 20 mètres. Cette information figure sur l'étiquette sous la rubrique "Restricciones de uso cerca de masas de agua". En cas de contrôle SEPRONA (la gendarmerie environnementale espagnole), l'absence de bandes tampons est l'infraction la plus fréquemment relevée.
Consulte également le plan de gestion de ta communauté autonome : depuis 2022, plusieurs régions (Catalogne, Pays Basque, Navarre) ont introduit des obligations de traçabilité supplémentaires pour les herbicides totaux, avec des registres d'intervention que tu dois tenir à jour et que les agents phytosanitaires régionaux sont habilités à contrôler. Si tu travailles avec des aides de la PAC liées aux éco-régimes, certains engagements volontaires excluent explicitement l'usage du glyphosate sur les surfaces déclarées dans cet éco-régime. Le non-respect peut entraîner une récupération des aides versées, avec intérêts.
Pour approfondir ta gestion de la végétation dans un contexte de jardin ou d'espace mixte agri-naturel, le guide sur la densité du terreau et le choix du substrat peut t'aider à comprendre comment la structure du sol influence la persistance des herbicides et l'efficacité des alternatives.
Enfin, documente chaque intervention dans ton registre phytosanitaire (obligatoire pour toute exploitation professionnelle en Espagne depuis le décret royal 1311/2012) : date, produit, numéro de lot, parcelle, dose, conditions météo, opérateur. Ce document est ton premier bouclier en cas de litige ou de contrôle.